5780/2020 Laurent Voignac Commentaires de la Paracha TEROUMA

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11 mars 2020Posté par : Janine(0)Commentaires

Lorsqu’on fait une lecture linéaire du livre de Chemot, la Paracha de cette semaine, et en partie celles qui suivent semblent constituer une sorte de parenthèse :

Si on fait un bref rappel du contenu des 6 parashiot qui précèdent Terouma, on a assisté successivement à l’esclavage du peuple israêl, aux 10 plaies, au départ d’Egypte, à la traversée de la mer Rouge, à la révélation des 10 commandements au Mont Sinaï, et à la montée de Moshe pour recevoir les tables de la loi, à chaque fois avec beaucoup d’actions dramatiques, des luttes, du bruit, de la fureur, et des paroxysmes d’émotions.
Dans Michpatim la semaine dernière, l’exposé des commandements prend une tournure un peu moins dramatique, mais toujours aussi concrète, et vivante à nos yeux : « Si un homme frappe son semblable avec une pierre… », « si un homme ouvre un puits … », « Si tu vois l’âne de ton ennemi … », etc : on arrive toujours à visualiser très concrètement chacune de ces nombreuses scènes.
Dans Ki Tissa dans quelques semaines ce sera la dramatique faute du Veau d’or, où Moshe brise les premières Tables : on y retrouvera l’intensité dramatique du début de Chemot.

Mais dans Terouma, que se passe-t’il ?
Sur ce plan de l’action dramatique il ne se passe rien, ou très peu : C’est à peine si on peut imaginer une scène, extrêmement intimiste si on ose dire, entre Hashem et Moshe : Hashem dicte à Moshe des instructions, très précises et détaillées pour la fabrication du Tabernacle, Moshe est très concentré et très attentif : aucun détail n’est laissé à l’improvisation.
Cette communication minutieuse semble se dérouler dans une intimité que rien ne vient troubler, on sent pendant toute cette Parasha un calme immense, un ordre parfait, une forme de sérénité.
Quel contraste avec ce qui précède et ce qui va suivre !

Si on lit Chemot de façon linéaire et en continu, on est donc pris par un sentiment d’étrangeté, cette Parasha semble comme isolée du monde et isolée du temps.

A propos de la relation de cette Parasha avec le temps les commentateurs semblent eux-mêmes partagés :
Si certains acceptent la chronologie qui résulte de l’enchainement des Parachiot, d’autres affirment que Moshe a reçu les instructions pour la construction du Mishkan après la faute du Veau d’or, et qu’il y a donc ici une rupture temporelle dans notre lecture de la semaine.

Selon cette interprétation, la demande de construction du Mishkan serait donc en quelque sorte une réponse d’Hashem à la faute du Veau d’or.

Il semble que Terouma illustre en effet une forme d’écoute d’Hashem vis-à-vis de Son peuple, et qu’Il y apporte une réponse à un problème de communication entre Lui et ses créatures. Je souhaiterai dans la suite de ce commentaire élargir un peu la perspective sur cette question de la communication entre Hashem et les hommes, et son peuple en particulier.

Un commentaire traditionnel sur Terouma indique en effet que face au Veau d’or, Hashem a souhaité apporter la réponse à 2 problèmes contradictoires :
D’un côté pouvoir manifester Sa présence continue auprès du peuple, de sorte que le peuple ne soit plus tenté par l’idolâtrie, et de l’autre pouvoir garder une distance suffisante pour que le peuple ne meure littéralement pas de terreur.

Dans cette lecture de la faute du Veau d’or, le peuple est peu à peu pris d’angoisse dans les 40 jours suivant la révélation des 10 commandements face à l’absence simultanée de Moshe et d’Hashem : face à cette absence, le peuple demande à Aaron de manifester une présence, d’où l’émergence de l’idole : nous connaissons la suite.
Donc premier problème : comment Hashem doit-il manifester Sa présence auprès du peuple ?
Mais la réponse n’est pas simple, parce que le peuple a en fait très mal accueilli d’être confronté directement à la présence d’Hashem.
A la fin de la Parasha Yithro il est dit :
« Tout le peuple vit les voix et le feu et le bruit du cor et la montagne fumante, et ils dirent à Moshe : Qu’Hashem ne nous parle point, de peur que nous ne mourrions »
D’où le second problème : Comment Hashem peut-il garder une distance suffisante pour que le peuple ne meure littéralement pas de terreur ?

Les commentateurs considèrent que dans Terouma Hashem a trouvé la réponse à ces 2 problèmes et a prévu 2 institutions dont il expose le mode d’emploi dans Terouma et les Parashiot suivantes :
-Un sanctuaire, qui constituera une résidence terrestre pour Hashem
-La prêtrise, qui constituera une médiation durable entre Hashem et le peuple.

Nous avons donc dans Terouma, et nous aurons dans Tetsaveh et Ki Tissa la description de cette réponse divine à la faute du Veau d’or : La description du sanctuaire et de la Prêtrise.

La faute du Veau d’or n’est pour autant pas la première occasion où se manifeste un problème de communication entre Hashem et les hommes :
Si on revient plus en arrière dans la Tora, on peut observer d’autres expérimentations non conclusives de tentatives de communication entre Hashem et les hommes, et son peuple en particulier :

-Premier échec de communication : L’interdiction de consommer le fruit de l’arbre de la connaissance, qu’Adam et Eve n’ont pas su respecter
-Autre expérimentation douloureuse, la génération de Babel tente de construire une structure matérielle pour atteindre le ciel, mais Hashem exprime clairement que ce mode de communication n’est pas à Son gout.
-Une autre tentative d’expérimentation créative, mais peut être seulement restée au stade théorique : Dans un rêve Jacob conçoit à nouveau une relation entre la terre et le ciel grâce à une échelle, mais cette fois l’échelle est parcourue par des Anges, et non pas par des hommes : Comme à ma connaissance il n’est plus fait mention ultérieurement dans le texte de ce mode de communication, on peut supposer que cette idée est finalement restée au stade du prototype pour notre monde.
-Plus proche de notre Parasha, dans Yithro, Hashem expérimente la solution de réunir le peuple sous le mont Sinaï pour lui communiquer les 10 commandements : Si Hashem a fait unilatéralement le choix ce mode de communication, comme on l’a vu les réactions du peuple à ce mode de communication ont été négatives, :
« Tout le peuple vit les voix et le feu et le bruit du cor et la montagne fumante, et ils dirent à Moshe : Qu’Hashem ne nous parle point, de peur que nous ne mourrions »
D’une certaine façon on pourrait donc dire qu’après cet épisode la « start-up nation » réclamait encore une innovation et c’est ce qui lui est finalement proposé, mais seulement selon certains après la catastrophe du Veau d’or : d’où à nouveau le commandement de créer le Mishkan et son mode d’emploi avec les Cohanim.

Est-ce que ça va marcher ?
Apparemment oui pour les 40 ans du désert.

D’après les commentateurs ça va même aussi marcher plus ou moins bien pour la suite :
On lit au Verset 8, Ch 25 de notre Parasha: « Et ils me feront un sanctuaire, et je résiderai au milieu d’eux conformément à tout ce que je montre »
Mais quelques versets plus loin toujours dans Terouma, Verset 30, Ch 26, on lit aussi : « Tu érigeras le Tabernacle suivant la disposition qui t’a été montrée sur la montagne »
On note qu’il s’agit là de la répétition d’une même idée : « Faites ce que Je vous dis selon Mes instructions », et que comme toute répétition, elle nécessite une explication.
D’après les commentateurs cette répétition annoncerait la décision de David de construire le Beit Hamikdash, le Sanctuaire fixe, comme successeur au Sanctuaire du désert.
Ce Temple a bien fonctionné un temps, mais on sait que de graves dérives dans le respect des lois d’Hashem ont conduit à sa destruction et à un premier exil.
Puis le second Temple a connu un sort similaire.

Mais ces catastrophes n’arrêtent pas les commentateurs dans leur élan pour interpréter le contenu de Terouma sur la question essentielle du maintien de la communication entre Hashem et son peuple.

Pour eux ces mêmes versets de Terouma annoncent aussi la création des « Baté Knesset », des synagogues.
D’après le rabbin Munk dans son commentaire sur Terouma, le Malbim va même plus loin : Terouma annonce aussi le Sanctuaire portatif que nous sommes tous censés porter dans notre coeur : « Hashem demanda à chacun de lui construire un sanctuaire dans l’intimité de son coeur, de se préparer à être un tabernacle pour Lui »

Pour résumer et pour conclure, loin du bruit et de la fureur des Parashiot précédentes, la lecture de la Paracha Terouma nous offre chaque année l’occasion de renouer avec une Paracha où se dégage un climat très calme, très ordonné et très serein :
On peut ainsi imaginer, en suivant les commentateurs, que tout se passe comme si cette Paracha et la semaine de son étude permettent qu’à chaque génération se renouvelle un espace de méditation et peut-être de rencontre, d’échange et d’alliance, concernant les modalités de communication entre Hashem et cette génération.
Ce qui donnerait une réponse supplémentaire à la question de la chronologie : La Paracha Terouma se passe avant le Veau d’or, mais elle se passe bien aussi après, et encore aussi ici et maintenant.

Laurent Voignac pour Shabbat Terouma 5780

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