5780/2020 Judith Gross Commentaires sur la paracha Tetsaveh

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16 mars 2020Posté par : Janine(0)Commentaires

Je voudrais dédier ce dvar torah à la mémoire de ma grand-mère, Marie Zauberman,
et ma belle-mère, Toni Gross, décédées toutes les 2 à 12 heures d’intervalle, il y a
juste un an. Pour ceux qui me connaissent et connaissent mon parcours
professionnel, ils reconnaîtront que mamie et Toni ne manquaient ni d’humour en
m’amenant à cette paracha Tetsaveh, la paracha « mode et parfums », ni comme
disait mon grand-père Joseph, de « sens de l’à-propos ».
Le dernier chapitre de Tetsave concerne en effet la prescription de la construction du
mizbeah haketoret. Cette prescription est la dernière dans la liste des ustensiles ou
éléments à fabriquer pour le sanctuaire.

Elle est très éloignée des instructions de fabrication du précédent ustensile, l’autel
des offrandes, dans la paracha terouma. La 1ère question qu’on peut se poser est de
savoir si les prescriptions liées à l’encens, et l’autel lui-même, ont moins
d’importance que le reste? La réponse à cette question de l’importance du mizbéah
haketoret nous est donnée par le dernier passouk de la paracha :
קֹֽדֶשׁ־ֽקָדָשִׁ֥ים ה֖וּא לַיהוָֽה
Dans leur livre les éclats du Rocher, de Penina Bitton et Nathalie Bibas, elles
expliquent : Kodech kodechim hou, la hachem: il sera saint des saints devant
l’éternel. Cette phrase peut être lue par comparaison avec ce qui est dit pour l’autel
des sacrifices, qui est « juste » kodech kodachim ». Que l’autel des encens soit saint
des saints pour Hachem, קֹֽדֶשׁ־ֽקָדָשִׁ֥ים ה֖וּא לַיהוָֽה , lui confère une importance
exceptionnelle, car cette expression n’est utilisée que pour un autre ustensile: le aron
hakodech qui contient les tables de la loi.
L’autel des encens est donc amené à jouer un rôle particulièrement important, saint
pour hachem.
Dans ce chapitre, l’encens est aussi le seul à évoquer l’appel à un sens immatériel,
loin de la beauté physique, immédiatement perceptible, incarnée et tangible (comme
les vêtements ou les sacrifices animaux) : le sens de l’odorat.
Il n’est pas anodin qu’en hébreu le mot qui désigne l’odeur – reah ריח – aie la même
racine que le mot ruhani רוחני , qui signifie spirituel. Rabbi Yehiel Michel Halevi
Epstein donne ici une piste intéressante de réflexion, qui justifie en même temps
l’étymologie du mot : une bonne odeur donne un plaisir spirituel, et non un plaisir
physique.

 

La Torah nous offre plusieurs magistrales leçons de compréhension du pouvoir de
l’odeur. Dans Beréchit, nous apprenons que l’odorat est le seul sens qui n’a pas été
dévoyé par la faute originelle d’Adam. Adam et Hava ont vu l’arbre de la
connaissance, ils l’ont touché, ils en ont goûté le fruit, et ont entendu le serpent.
L’odorat est le seul sens à ne pas être mentionné. On en déduit qu’il est le seul à
n’avoir pas été mobilisé dans la faute, et donc le seul sens à être complètement
fiable, puisque les autres sens ont trahi la raison qui aurait voulu qu’ils restent loin de
l’arbre. L’odorat, c’est le seul sens qui soit resté fiable.
Par ailleurs, dans Berechit toujours, la Torah décrit la façon dont le créateur a donné
la vie à l’homme : «L’Éternel-Dieu façonna l’homme, – poussière détachée du sol, – fit
pénétrer dans ses narines un souffle de vie, et l’homme devint un être vivant ». Levi
Cooper, directeur du Pardes Institute et rabbin de Tzur Hadassah, indique que le même orifice utilisé pour apprécier l’odeur, est aussi celui que l’âme divine a utilisépour animer une forme qui n’était que physique
L’odorat est l’un des premiers sens (avec le toucher) à se développer chez le fétus,
qui va ainsi reconnaître l’odeur de sa mère dès la naissance. C’est aussi celui qui
touche le système limbique de la façon la plus brute, sans le filtrage de la
connaissance et de l’intellect, car nous apprenons peu à le décoder. Enfin, le
mécanisme complexe de l’olfaction (qui n’a pas été complètement décodé par les
scientifiques), active de façon significative les zones du cerveau liées à la mémoire et
à l’apprentissage. Le processus mémoriel est activé par l’odeur. Lorsque vous sentez
le tcholent de votre grand-mère, le processus mémoriel activé est beaucoup plus
puissant que si vous voyez sa photo, pour donner un exemple concret.
Dans Tetsave, D. demande que Aaron nettoie la menora le matin, et l’allume le soir,
et fasse brûler l’encens au même moment, matin et soir (verset 8, chemot 30, fin de
Testave), 2 fois par jour. C’est comme si le processus mémoriel, activé par l’odeur
de l’encens, se devait d’être être activé en permanence. Et on ne peut faire
abstraction non plus de ce que j’ai évoqué tout à l’heure, sur la pureté de ce sens
olfactif , qui accompagne la pureté de la flamme provenant d’une huile pure. On est
ici au coeur du judaïsme : la lumière et l’odeur, le reah nihoah, réminiscence du gan
Eden, élévation et connexion de notre âme vers D.
Dans le Midrach Tanhuma, Tetsaveh 15, il est écrit: le D. tout puissant dit : ‘de tous
les sacrifices que vous offrez, aucun ne m’est plus cher que le sacrifice des ketoret ;
car il ne vient pas en réparation d’un péché, d’une transgression, ou de culpabilité ;
son seul motif est de réjouir, comme il est dit « l’huile et l’encens réjouissent le
coeur ».
Le même midrach tanhouma donne une magnifique explication des Ketoret à travers
les lettres qui les composent: kedoucha, sainteté, tahara, pureté, rahamim,
miséricordé, tikva, espoir . A la lecture de cet acronyme, on comprend ainsi que
l’encens qui s’élève dans les airs, commence par purifier, détacher l’âme de ce qui
l’alourdit, il purifie, il élève à la miséricorde, et apporte l’espoir.
Un enseignement du rabbi de Loubavitch nous rapporte, que pour les mystiques, les
sacrifices animaux du temple représentent une offrande par l’homme de sa propre
âme animale à D. – ou le manifeste de la soumission de ses instincts naturels et ses
désirs, à la volonté divine. Quand une personne apporte au temple son « soi
animal », et lui en offre les meilleures parties sur l’autel, il y a toujours cette odeur
nauséabonde, la brutalité et la matérialité de l’animal dans l’homme, qui accompagne
tout le processus du sacrifice. Les ketoret ont cette capacité singulière à sublimer
même la « mauvaise odeur » de l’âme animale, sous son parfum délicieux.

De la même façon, le Keli Yaqar indique que l’autel en cuivre, destiné au sacrifice
animal, faisait une offrande pour attirer l’attention divine sur les qualités matérielles
de l’homme, et les bêtes sacrifiées reflètent l’esprit animal qui est en lui. A l’inverse,
le Keli Yaqar nous dit que D. a ordonné d’ériger l’autel de l’encens, dont s’élèvent la
fumée et l’odeur agréable pour Hachem, une offrande pour l’âme de l’homme qui s’élève alors vers les hauteurs, comme la fumée de l’encens. On ne devait d’ailleurs plus sentir l’odeur de l’animal, qui devait être recouverte par l’encens, à la fois pour
que l’odeur soit agréable à tous ceux qui la sentaient, mais aussi parce qu’il fallait
ajouter une dimension spirituelle à un sacrifice qui sinon, aurait été par trop physique.

 

Pour revenir au rabbi de Loubavitch, il ajoute une autre raison à la prescription des
ketoret. Il semble en effet réducteur de limiter leur importance à la simple couverture
de la mauvaise odeur animale, particulièrement alors que dans le kodech
hakodachim, il n’y avait aucun sacrifice animal, c’était un endroit de pure sainteté.
Il explique qu’alors que la racine du mot utilisé pour désigner une offrande,
« korban », veut dire « proche », de la racine קרב , le mot pour désigner l’encens,
« ketoret », est proche du mot araméen « keter », קטר qui signifie « lien » (à ne pas
confondre avec son homonyme Keter avec un כ, qui signifie couronne). Si un
sacrifice animal vous approchait de D, cela ne signifie pas pour autant qu’il créait un
lien avec Lui ; on pouvait rester « déconnectés » de D, tout en s’en étant approché.
Avec les ketoret, on pouvait relier l’homme à D., et être réellement connecté à Lui, et
faire, en quelque sorte, un avec Lui.
Quand on faisait une offrande au Temple, on effectuait une élévation du quotidien,
du physique, vers D. On apportait donc un animal physique, ou l’offrande d’un repas,
sur l’autel. Avec l’encens, l’objectif était de connecter l’homme et son âme elle-même
au divin à travers les ketoret.
En d’autres termes, nous dit le rabbi, les sacrifices sont le reflet de l’élévation, et de
la rectification, des aspects superficiels du sacrificateur – la pensée, la parole, et
l’action ; tandis que le parfum sublime des ketoret représentait la connexion
intérieure, et essentielle, que nous avons tous à D. Lorsque cette connexion est
révélée, alors tous les autres aspects, dont la pensée, le discours, et l’action, sont
dirigés vers et connectés à D.
Les ketoret, dit le rabbi de Loubavitch, ne représentent donc rien de moins que la
connexion essentielle que nous avons avec D : c’est la 5G spirituelle.
Dans Ahare Mot, 16, 2, on découvre un autre rôle à la combustion de l’encens : pour
Yom Kipour, le Kohen gadol devait couvrir par un nuage la présence divine se
révélant à lui lorsqu’il s’introduisait dans le kodech hakodachim.
Le nuage dont il est question ne se réfère pas à la nuée d’Hachem qui recouvrait en
permanence le sanctuaire, mais au nuage dégagé par la combustion des parfums
que le Kohen gadol faisait fumer dans le kodech hakodachim le jour de kipour.
Vayikra, chap 16, 12-13 reprend aussi « il jettera le fumigatoire sur le feu, devant le
seigneur, de sorte que le nuage aromatique enveloppe l’autel qui abrite le Edout, et
qu’il ne meure point »
L’homme (le Kohen gadol) ne peut donc survivre à la rencontre avec D que s’il y a
une séparation d’avec lui, par le nuage du ketoret. Il faut ce nuage pour supporter la
révélation de la présence de D. dans sa totalité.
C’est le nuage olfactif dégagé par l’encens, qui protège l’homme de son incapacité à
appréhender D dans Sa totalité.
Avec ce service de la ketoret, l’homme, le prêtre, n’agit donc pas uniquement pour
Hachem, l’homme ne sert pas D: il crée un nuage, une séparation entre lui et le lieu

de la révélation pour pouvoir venir à la rencontre de D. , et comme l’évoquait le rabbi,
se connecter à Lui : il faut voiler par la fumée pour dévoiler par l’odeur.
Pour revenir au commencement, qui sera aussi ma conclusion, je voudrais évoquer
Berechit en passant par chabat. On a tendance à considérer le parfum comme un
accessoire (je suis bien placée pour le savoir). Pourtant on a vu le rôle central de
l’odorat, du Gan Eden au service du temple en passant par la création de l’homme.
Nous savons donc maintenant l’importance qu’il faut lui accorder (et je vous assure
que je ne dis pas ça pour vous faire entrer dans une parfumerie). L’un des rares rites
que nous avons conservés de l’époque du temple, est la berakha des bessamim que
nous faisons lors de la havdala. Pourquoi sentons-nous une bonne odeur à la fin de
chabat ? Nous voulons emporter avec nous l’odeur du chabat, pour la garder avec
nous toute la semaine, et qu’elle nous accompagne, ainsi que l’âme supplémentaire
que nous avions reçue pendant le chabat. Nous créons une mémoire du chabat par
l’odeur, qui doit adoucir cet arrachement qu’est la sortie du chabat.
L’odorat dispose d’un pouvoir mystérieux, profond, et intense, un irremplaçable
activateur de mémoire. Nous avons tous des souvenirs olfactifs qui peuvent surgir à
l’improviste, sans que rien ne nous y prépare, et qui suscitent une émotion
incomparable. Et même si l’on ne peut plus sentir l’odeur divine des ketoret, bien que
plusieurs de ses ingrédients fassent encore partie de la palette du parfumeur, je nous
souhaite donc chabat chalom, et vous invite à retrouver tous les bonnes odeurs du
repas de chabat, du tchoulent, de la dafina, et autres plats chabatiques, qui
contribuent, eux aussi, à leur manière, à nous conserver comme si elles étaient
présentes à nos côtés la mémoire de nos mère et grand-mère, par le pouvoir magique de l’odeur.

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Pour afficher la liste des ingrédients identifiés pour les ketoret, cliquer sur la petite icone ci-dessous.

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